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by Max Torregrossa

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CULTURISSIME : ma balade dans le monde de l'art. Une promenade sans destination. Aucun risque de se perdre ! <br/><br/><a href="https://maxtorregrossa.substack.com?utm_medium=podcast">maxtorregrossa.substack.com</a>

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July 19, 2026

L'amoire était venteuse !

<p>On le sait bien, la jeunesse n’a pas de prix !Quoi que…Le 12 mai 1930, Le Matin, le quotidien bien connu de l’entre deux guerres qui tirait à près d’un million d’exemplaires, publiait à la Une de son édition de cinq heures une mystérieuse affaire.</p><p>La scène du crime : un appartement sur le port</p><p>Barcelone, mars 1930. Le Paseo de Colón longe le port, ses palmiers, ses façades fatiguées…Au numéro 7, une vieille dame vit au milieu des reliques. Doña Maria Picasso a plus de quatre-vingts ans et garde, empilées dans les armoires et les malles, près de quatre cents œuvres de son fils, que ce dernier n’a pas revues depuis vingt ans. Des huiles, des croquis sur chutes de papier, des dessins d’adolescent. Autrement dit, toute la préhistoire d’un génie - jusqu’en 1903. Rien n’est signé, rien n’est catalogué, mais c’est tout de même un trésor ; plus précisément, un trésor qui dort, et, comme on le sait, les trésors qui dorment attirent toujours les aventuriers.</p><p>Un beau matin, deux d’entre eux sonnent à la porte de Doña Maria. Le premier c’est Miguel Calvet Martí, courtier, peintre à ses heures, l’œil vif, qui rêve de devenir « experts » par un coup d’éclat. À ses côtés, Joan Merlí, marchand et écrivain catalan — que Picasso, plus tard prendra pour un « Américain ». Un peu plus tard, les deux hommes repartent avec le magot. Plusieurs centaines d’œuvres contre 1 500 pesetas accompagnées d’un reçu d’une prudence de notaire véreux : « divers dessins ». La somme n’est certes pas négligeable, mais ce n’est pas non plus le Pérou. Le salaire d’un ouvrier de l’époque est en effet d’environ 20 pesetas. </p><p>Le butin ne traîne pas. Il file vers Paris, loin des circuits officiels de la rue de La Boétie, où règnent Rosenberg et Wildenstein, les marchands attitrés du maître. C’est tout l’intérêt de l’opération, contourner la maison et écouler la marchandise par la porte de service.</p><p>Première étape : la galerie de Madame Zak, veuve du peintre Eugène Zak, galeriste débutante qui rachète l’ensemble pour 200 000 francs. Un expert, Ernest Brummer, authentifie les feuilles. Puis le lot passe entre les mains de Dietz Edzard, peintre et collectionneur, dont la « bonne foi » fera couler pas mal d’encre judiciaire. Georges Bernheim, lui, croit à une affaire honnête et il débourse 220 000 francs pour trois tableaux et dix-sept dessins.</p><p>Faites le compte. Calvet a payé l’équivalent de 5 000 francs à Barcelone. Bernheim en met 220 000 pour une simple fraction du lot. Dans un polar, on appelle ça un mobile, devant un tribunal, on appellera ça une preuve.</p><p>Le grain de sable : une demande de signature</p><p>Le crime parfait existe certainement, mais bien évidemment, il ne fait pas la une des journaux. Dans notre affaire, le grain de sable qui va faire tout capoter, c’est la vanité du marché. Des œuvres non signées, même si leur provenance est indiscutable, valent moins que si elles sont paraphées par l’auteur. On dépêche donc Josep Llorens Artigas, céramiste installé à Charenton et ami de Picasso, pour négocier les précieuses signatures. Puis ce sont les fils Bernheim qui se présentent à leur tour chez l’artiste, portfolios sous le bras.</p><p>Picasso ouvre les cartons et bien évidemment, il tique. Ce qu’il a sous les yeux, c’est sa jeunesse, des feuilles intimes, des morceaux de Barcelone qu’il croyait à l’abri chez sa mère. Le 9 mai 1930, il dépose plainte pour escroquerie et abus de confiance. La plainte évoque, la « crédulité » de Doña Maria — une blessure de famille dont il ne guérira en réalité jamais tout à fait (sa mère mourra neuf ans plus tard).</p><p>Les 10, 11 et 12 mai, le commissaire Ameline perquisitionne les galeries Zak et Bernheim. Picasso est présent. Les comptes-rendus disent qu’il est très ému, face à ces essais de jeunesse exhumés et mis sous scellés. Le Matin et Le Petit Parisien s’emparent du scandale. Le peintre le plus célèbre du monde vient de découvrir qu’on veut lui voler son passé.À cette époque, Pablo est déjà une figure majeure de l’avant‑garde européenne, reconnu comme l’un des artistes les plus importants avec une notoriété bien installée dans les cercles modernistes, surréalistes et muséaux. </p><p>Prêt ou vente ? Le nœud du dossier.</p><p>Toute l’affaire tient en fait dans la qualification d’un acte. Pour la défense de Calvet, il s’agit d’une vente ferme, d’un lot « vermoulu », sans valeur, griffonné sur des bouts de papier. Le reçu signé de 1 500 pesetas est là pour le prouver. Pour Picasso et sa mère, ce n’est qu’un dépôt, un prêt pour « étude » et « reproduction », en vue d’un futur ouvrage — les 1 500 pesetas n’étant qu’une caution.</p><p>D’un côté, des brouillons. De l’autre, les étapes cruciales de la genèse d’un génie : Barcelone la nuit, un Autoportrait ( actuellement aux USA), l’étude Jeune garçon nu les bras levés (aujourd’hui au musée de Grenoble). Difficile de plaider le « lot sans valeur » quand on connaît si bien son prix.</p><p>Au prétoire, le casting est digne du genre. Pour Picasso : Maître Henri-Robert, ancien bâtonnier, défenseur de Cocteau, figure légendaire du barreau. À l’époque il est aveugle, mais sa seule présence pèse comme une pièce à conviction morale, tandis qu’en face, Maître Maurice Garçon, avocat de Calvet, érudit des affaires de propriété artistique, est bien décidé à transformer l’audience en joute théâtrale sur la valeur de l’art. Qu’est-ce qu’une œuvre ? Qu’est-ce qu’un brouillon ? Le tribunal comme séminaire d’esthétique…</p><p>Huit ans de guérilla judiciaire. </p><p>La justice étant ce qu’elle est, l’affaire avance comme avancent les enquêtes ordinaires, c’est-à-dire lentement, avec des faux plats et des retournements.</p><p>Novembre 1932. Coup dur : ordonnance de non-lieu. Le juge Raymond écarte les témoignages de Doña Maria et de Juan Gómez Vilató, le beau-frère médecin, qui fut pourtant témoin oculaire de la transaction. Picasso fait appel. L’enjeu n’est pas nul, il s’agit pour lui de « rétablir la vérité », et empêcher que quatre cents œuvres déversées d’un coup sur le marché ne fassent vaciller sa cote.</p><p>21 octobre 1933. Revirement : Calvet est condamné par défaut à deux ans de prison.</p><p>17 mars 1934. L’audience d’appel vire à la scène de film. Les témoins espagnols sont venus de Barcelone, la salle s’échauffe, le tumulte monte. Le juge lâche cette réplique restée dans les annales : « Espagnols, taisez-vous ! » La condamnation est confirmée.</p><p>1938. Épilogue. Picasso poursuit Dietz Edzard pour revendiquer la propriété des œuvres et obtient une victoire totale. Huit ans après la visite au Paseo de Colón, le droit souverain de l’artiste sur son héritage est acquis. Champagne !</p><p>Derrière le fait divers, il y a cependant un enjeu qui dépasse Picasso. Qui contrôle le récit d’un artiste ?</p><p>En bloquant Calvet, Picasso ne récupère pas seulement des dessins. Il ferme un marché parallèle qui menaçait d’inonder la place d’œuvres inachevées, « non choisies », en réaffirmant le monopole de son réseau officiel avec les galeristes que l’on a cités. Il impose le principe que l’artiste conserve un droit de regard sur ce qui définit son génie précoce. Autrement dit, on ne construit pas une légende avec les fonds de tiroir que d’autres exhument à votre place. </p><p>La leçon portera loin et c’est la genèse directe de la décision, finalisée en 1970. Il léguera l’intégralité du fonds de jeunesse à la ville de Barcelone — le futur <a target="_blank" href="https://museupicassobcn.cat/">Museu Picasso</a>, forteresse publique élevée là où la garde privée avait failli (l’appartement du Paseo de Colón et une vieille dame trop confiante)</p><p>Picasso en son temps, avait résumé l’affaire d’une métaphore restée célèbre : ces esquisses n’étaient pas faites pour être « dispersées aux vents » par des opportunistes, mais pour rester dans une « armoire » intime, consultable uniquement par les siens. Face à ceux qui ne voyaient dans ces feuilles jaunies que du papier à revendre ( et à quel prix !), Picasso a plaidé — et gagné — l’idée que son œuvre n’est pas tant une marchandise qu’une biographie plastique. La mémoire contre la spéculation. L’armoire contre le vent.</p><p>Affaire classée. Mais l’écho, lui, résonne toujours. Chaque fois qu’un fonds d’atelier ressurgit sur le marché, chaque fois qu’héritiers, marchands et musées se disputent les brouillons d’un génie, c’est l’ombre de l’affaire Calvet qui repasse la porte du 7 Paseo de Colón.</p><p>Si ces balades sans destination dans l’art vous ont plu, soutenez librement Culturissime</p><p>Ou </p><p></p> <br/><br/>Get full access to  Culturissime at <a href="https://maxtorregrossa.substack.com/subscribe?utm_medium=podcast&#38;utm_campaign=CTA_4">maxtorregrossa.substack.com/subscribe</a>

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July 7, 2026

Courant d'art frais...

<p>En cette période de dies caniculares, on peut, si l’envie nous prend, relire le roman prémonitoire de J-G Ballard sur la sécheresse et se résigner à l’inéluctable ou alors trouver un endroit pour se rafraîchir l’âme (où passe un courant d’art froid). J’en ai trouvé un, et si l’on n’a pas l’occasion de se rendre à Helsinki, je vous propose de regarder le travail d’une artiste qui y expose en ce moment : Siri Baggerman. </p><p>Les amateurs d’artistes septentrionaux l’ont peut-être croisée dans l’une des vidéos de la géniale Pilvi Takala (<a target="_blank" href="https://open.substack.com/pub/maxtorregrossa/p/pilvi-takala-une-oeuvre?r=9dd6q&#38;utm_campaign=post-expanded-share&#38;utm_medium=web">dont j’avais parlé en 2024</a>). Siri Baggerman fut son assistante un certain temps. Elle apparaît entre autres dans l’une des vidéos de One in a Million (2012). </p><p>Aujourd’hui, Baggerman est revenue à la peinture et, cet été, elle expose au <a target="_blank" href="https://kiasma.fi/en/exhibitions/we-who-remain/">Kiasma</a> (le musée d’art contemporain d’Helinski) jusqu’au 6 septembre. L’exposition organisée conjointement avec le musée Siida présente une sélection d’œuvres réalisées par la communauté sámis (autrement dit les Lapons), une communauté autochtone qui est présente en Finlande, en Suède et en Norvège. </p><p>Il faut vous dire que Siri Baggerman (née en 1978) est elle aussi une sámi (le terme « lapon » est en effet péjoratif). Elle a certes grandi aux Pays-Bas et a fait ses études aux Beaux-Arts d’Utrecht, mais elle n’a jamais quitté sa culture ni coupé les liens avec sa famille originaire de Sæterjord, près de Kokelv, sur la côte nord de la Norvège. Après la mort de sa mère en 2016, qui fut pour elle un véritable séisme, comme elle le raconte dans un entretien récent, elle a décidé de renouer formellement avec ses racines, qui n’avaient cependant jamais cessé de nourrir son âme de cette sève singulière. </p><p>« Je crois que nous étions les seuls à Tiel à avoir une immense peau de renne accrochée au mur quand j’étais enfant ». </p><p>La crainte de perdre irrémédiablement le lien avec la terre ancestrale lorsque sa mère n’a plus été là pour lui raconter ce monde lointain fut un déclencheur pour Baggerman et c’est dans les albums de famille qu’elle a puisé son inspiration. Elle évoque ainsi avec beaucoup de tendresse la découverte d’une vieille photographie :</p><p>Tout a commencé lorsque j’ai retrouvé une vieille photo en noir et blanc de ma grand-mère. Comme d’autres photos de famille, elle avait été prise dans la neige, et l’on voyait quelqu’un tenant un mouton ou un chien. C’étaient des agriculteurs, leur bétail était donc près d’eux. Ma grand-mère était assise dans la neige avec le chien, vêtue d’un délicat pyjama à motifs floraux d’inspiration chinoise. La vie est dure, surtout à cette époque ; c’est un miracle que les agriculteurs aient survécu. Elle devait se sentir comme une princesse dans ce pyjama, tant le contraste avec son quotidien était saisissant. Devenue veuve très jeune, elle s’occupait seule de ses cinq enfants et de la ferme. J’étais si heureuse de la voir avec cette douceur, quelque chose de vraiment joli, rien que pour elle. Cela m’a inspirée pour ma peinture, et, comme c’était une image en noir et blanc, j’ai pu choisir toutes les couleurs, qui sont donc devenues assez vives.</p><p>La désappartenance qu’a expérimentée Baggerman est parfaitement visible dans ses œuvres où il n’est jamais question « d’authenticité ». Ce n’est pas du folklore qu’on regarde. On ressent plutôt une certaine tension, une impression équivoque d’être quelque part sans y être tout à fait, et cette étrangeté n’aurait pas été possible si elle n’avait pas été elle-même déplacée. Les rennes, les paysages enneigés, les cabanes, les vêtements, les motifs floraux, etc., ne fonctionnent pas comme des emblèmes immédiatement lisibles ; ils sont recomposés par la distance, par la mémoire, par l’humour et aussi par l’inquiétude contemporaine. </p><p>De cette façon, la peinture de Siri Baggerman peut être considérée comme une sorte de contre-archive. L’album de famille est en effet restitué sans souci de reconstitution, mais bel et bien avec une volonté de réappropriation. C’est un point important à considérer parce qu’il ne s’agit pas d’une recherche de « pureté » originelle (et perdue) comme on a tendance à le faire en période de rupture. La nostalgie d’un passé qui serait porteur de valeurs non corrompues est, selon moi, le signe d’un épuisement social. Le regard apocalyptique et systématiquement négatif que d’aucuns portent à notre époque et à notre monde n’est pas celui de Baggerman. Bien sûr, le message quant aux troubles environnementaux est présent. L’artiste utilise le terme « Dálkkádatrievdan » pour désigner le changement climatique et ses effets, mais son propos n’est pas d’ordre eschatologique. </p><p>Les changements de neige et de glace, la réduction des pâturages et la baisse des stocks de poissons touchent directement l’élevage de rennes et la pêche, qui constituent des fondements économiques et culturels pour de nombreux Sámis. Ça ne fait pour elle aucun doute et elle s’en alarme. Pourtant, son œuvre pose surtout une question à dimension autrement « humaine » : que devient une culture quand les conditions matérielles qui soutiennent ses mots, ses gestes et ses récits se transforment plus vite que la mémoire ne peut les transmettre ? </p><p>Ses peintures, je l’ai dit, ne relèvent pas de l’identité au sens illustratif (il n’est pas question de folklore). Elles s’apparentent plutôt à l’idée de « relation ». Relation à la mère, aux ancêtres, à une langue partiellement transmise, à un territoire éloigné, à une communauté retrouvée, à une nature menacée, à des concepts qui ne suffisent jamais à tout contenir qui ne sont pas des « images d’Épinal » en quelque sorte. Cette nuance est considérable. Non seulement elle peut éviter une lecture trop rapide de son travail, mais elle peut également nous éclairer sur ce qui pourrait nous inspirer quant au rapport avec ce nouveau monde qui arrive et qui nécessairement sera différent de celui que l’on connaît. </p><p>Nonobstant les efforts (à notre mesure) que l’on peut envisager, plutôt que de se plaindre, de se mettre en colère ou de se résigner quant à ces choses qui nous font peur, nous pourrions aussi essayer de chercher ce qui nous permet de rester en relation avec nous-mêmes. Je retiens, pour finir, une phrase de Siri Baggerman dite lors de son exposition « Vuoi ihánà » à Utrecht en 2024 : « C’est peut-être ainsi que fonctionne une mémoire collective, que nous mélangeons les choses. »</p><p>Une réflexion rafraîchissante… </p><p>Et tant qu’à faire, je vous propose en lecture d’été l’ouvrage d’Anna Pylväinen ; « Le silence des tambours ». Un joli roman qui nous plonge dans le Nord de la Scandinavie au milieu du XIXe siècle, du temps de la confrontation entre deux cultures. </p><p>Si ces balades sans destination dans l’art vous ont plu, soutenez librement Culturissime</p><p>Ou </p><p></p><p></p> <br/><br/>Get full access to  Culturissime at <a href="https://maxtorregrossa.substack.com/subscribe?utm_medium=podcast&#38;utm_campaign=CTA_4">maxtorregrossa.substack.com/subscribe</a>

Episode thumbnail for "Non, ma chère. J’ai écrit autant que j’ai pu. Je n’ai plus rien à dire. Cela fait longtemps que j’ai cessé d’écrire". (Shahrnush Parsipur)

July 4, 2026

"Non, ma chère. J’ai écrit autant que j’ai pu. Je n’ai plus rien à dire. Cela fait longtemps que j’ai cessé d’écrire". (Shahrnush Parsipur)

<p>Autant le dire tout de suite, la lecture du dernier numéro d’<a target="_blank" href="https://artreview.com/artreview-asia-summer-2026-issue-out-now/">ArtReview Asia</a> m’a prodigieusement ennuyé. Non seulement il s’est encore agi de parler d’art en tant qu’objet de résistance avec son cortège habituel de luttes convenues (décolonialisme, mémoire, capitalisme, écologie, genre, visibilité, etc.), mais, de plus, la revue a recyclé certains articles de l’édition principale (ArtReview). C’est le cas de celui de Debray sur Venise, ou encore de celui consacré à Saodat d’Ismailova, qui faisait la couverture de juin. </p><p>Bien sûr, c’est l’été, les sujets se font rares, les rédacteurs sont en congé, mais bon ! Je paye tout de même deux abonnements, l’un pour Art Review et l’autre pour Art Review Asia ! </p><p>HEUREUSEMENT…</p><p>Il se trouve une perle dans ce numéro : l’entretien entre <a target="_blank" href="https://en.wikipedia.org/wiki/Shahrnush_Parsipur">Shahrnush Parsipur</a> et <a target="_blank" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Shirin_Neshat">Shirin Neshat</a>, deux femmes d’origine iranienne ; la première est l’écrivaine que l’on sait et la seconde, la cinéaste (et photographe) plusieurs fois présente à Venise.</p><p>Shahrnush Parsipur, née en 1946 en Iran et qui vit désormais en Californie, a passé un certain temps en prison aussi bien du temps du Shah que de la République islamique. Son livre culte Women Without Men, qui a été publié puis interdit en 1989, a été adapté assez librement par Shirin Neshat en 2009. Elle avait déjà produit quelques années auparavant une série de cinq installations vidéo immersives, chacune portant le nom d’une des protagonistes centrales du roman. </p><p>Le roman que je rapprocherais volontiers de Cent Ans de solitude de Márquez et qui mêle magie et réalisme social a pour toile de fond le coup d’État de 1953 qui a renversé le Premier ministre Mohammad Mosaddegh. On y suit cinq femmes aux trajectoires pour le moins contrastées : une épouse enfermée dans l’autorité d’un mari dominateur ; une adolescente aux prises avec la peur du désir et le poids des normes familiales ; une prostituée aspirant à se soustraire à sa condition ; une femme mûre vivant en marge des conventions et une autre en rupture avec les rôles prescrits par la société. Leurs parcours finissent par se rejoindre au jardin de Farrokh Laghâe, un espace concret autant que symbolique où elles expérimentent de façon fabuleuse, au sens propre, la possibilité d’exister « sans hommes ».</p><p>À l’écart du fracas du monde, le décor central du jardin figure évidemment une représentation ancestrale du paradis.</p><p>SHAHRNUSH PARSIPUR : Le jardinage est une pratique courante en Iran depuis l’Antiquité, et le métier de jardinier est l’un des plus anciens au monde. La notion de paradis s’est forgée à partir des jardins iraniens et a trouvé sa place dans la littérature religieuse iranienne. C’est pourquoi elle occupe une place importante dans la vie des Iraniens. Je me suis inspirée de cette idée. Le jardinier est le personnage le plus important du livre. D’une certaine manière, il incarne également Dieu. Un Dieu qui, cette fois-ci, prend Zarrinkolah pour épouse, car il souhaite valoriser les prostituées et les sauver de la misère de leur destin.</p><p>Dans l’entretien, Shahrnush Parsipur évoque la condition des femmes en Iran, et plus généralement, si elle reconnaît que le simple désir des femmes de disposer de leur destin est encore, dans de nombreuses sociétés, perçu comme un acte de subversion, elle se dit agacée qu’en parlant de son livre, on se focalise sur la seule condition féminine. L’ouvrage, selon elle, s’adresse aussi bien aux femmes qu’aux hommes : Je préfère que l’on considère les hommes comme faisant partie de l’humanité. Elle n’est d’ailleurs pas féministe, un terme qu’elle déteste (le mot « féminisme » me fait penser au « masculinisme »). </p><p>Évidemment, dans cet entretien, on lui demande son avis sur l’attaque américaine contre l’Iran, et Parsipur de répondre qu’elle y est farouchement opposée. Pour elle, les Iraniens qui pensent que la République islamique doit tomber à tout prix, et qui sont donc favorables à cette guerre « sont fous. Ils ne savent pas ce que signifie la guerre. Ils ne savent pas ce que signifie la destruction de toutes les industries iranienne ». Shirin Neshat abonde dans son sens, considérant que les Iraniens, qui vivent notamment à l’étranger, sont très divisés et qu’ils s’affrontent sur des questions d’idéologie. La période, selon elle, est terrible dans la mesure où non seulement leur pays est attaqué et en guerre, mais, de plus, les Iraniens eux-mêmes se battent les uns contre les autres. </p><p>L’interview se termine sur un ton de profonde résignation. Parsipur raconte que l’exil a pratiquement brûlé sa carrière : Je vis aux États-Unis, mais je passe tout mon temps avec des Iraniens. Les livres que je lis sont en persan. Toutes les personnes à qui je parle sont iraniennes. J’ai très peu d’amis américains. Je ne connais pas grand-chose de la société américaine, car je n’ai jamais eu l’intention de venir ici. J’ai été contrainte de venir et, pour l’instant, je ne sais pas grand-chose de l’Amérique. </p><p>À quatre-vingts ans passés, elle dit être fatiguée et malade, qu’elle vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous oxygène (et avoir retiré son masque pour l’entretien). </p><p>Shirin Neshait, qui lui demandait enfin s’il y avait une chance qu’elle envisage de se remettre à écrire, la vieille dame est sans appel :</p><p>Non, ma chère. J’ai écrit autant que j’ai pu. Je n’ai plus rien à dire. Cela fait longtemps que j’ai cessé d’écrire.</p><p>La nouvelle trilogie vidéo de <a target="_blank" href="https://inferno-magazine.com/2026/03/19/biennale-de-venise-shirin-neshat-en-lumiere-au-palazzo-marin-avec-sa-trilogie-do-u-dare/">Shirin Neshat, intitulée « Do U Dare !</a> », est présentée au Palazzo Marin, à Venise, jusqu’au 6 septembre. L’ouvrage « Women without Men » de Shahrnush Parsipur, traduit par Faridoun Farrokh, est publié aux éditions Penguin. Il est également disponible en français : Femmes sans hommes aux Éditions Lettres Persanes, 2006, traduction de Christophe Balaÿ. </p><p>Si ces balades sans destination dans l’art vous ont plu, soutenez librement Culturissime</p><p>Ou </p><p></p> <br/><br/>Get full access to  Culturissime at <a href="https://maxtorregrossa.substack.com/subscribe?utm_medium=podcast&#38;utm_campaign=CTA_4">maxtorregrossa.substack.com/subscribe</a>

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